Séance 1
Qu’est-ce que le développement international?
Les mots comptent
À la suite de la chute du mur de Berlin en 1989 et de la fin de la grande polarisation politique entre bloc de l’Est (soviétique) et bloc de l’Ouest (américano-européen) qui avait profondément divisé le monde international, de nombreux analystes ont suggéré que le monde devait désormais être pensé en termes de Sud, de Nord, de l’articulation Nord/Sud et des tensions qui allaient devenir plus visibles entre ces régions du globe. En somme, d’une division Est/Ouest, le monde des années 90 entamait une ère de divisions entre le Nord et le Sud, ce qui a constitué tout un déplacement dans la manière de voir l’international sous de nouveaux angles.
Bien qu’ils ne soient en rien confinés aux pays du Sud, les grands enjeux du XXIe siècle, comme la pauvreté, les guerres et les conflits internes, les catastrophes naturelles ou les épidémies, y sont largement surreprésentés. Le Sud n’est évidemment pas forcément une région géographique immuable, se situant en dessous d’une ligne imaginaire départageant nettement la planète en deux zones séparées. Le terme renvoie à un ensemble extrêmement diversifié de pays et de populations se situant, symboliquement et matériellement, en dehors du monde occidental industrialisé comme nous le connaissons, avec l’abondance, la relative stabilité sociopolitique, l’hyperconnectivité ou le surconsumérisme qui ont tendance à le caractériser.
Le développement et le sous-développement, pour leur part, ont été largement abandonnés par les spécialistes pour leur préférer des expressions plus fines permettant de désigner un nombre plus vaste de situations économiques, avec la montée en puissance de l’Inde, de la Chine ou du Brésil dans l’économie mondiale dans les dernières décennies. On parle désormais de pays émergents ou nouvellement industrialisés, une sorte de tierce catégorie entre pays en voie de développement et pays industrialisés ou à économie avancée. Cette catégorie plus nuancée englobe désormais plusieurs économies autrefois désignées comme pauvres ou en développement, comprenant un secteur manufacturier significatif, une population œuvrant dans le secteur industriel plus qu’agricole, et dotées d’un certain revenu national (plus que 2000 $/per capita). Et plus précisément encore chez certaines organisations internationales telles que la Banque mondiale (BM) ou le Fonds monétaire international (FMI), c’est la question monétaire qui prime pour donner lieu à un classement entre pays à revenus faible, intermédiaire et élevé.
Sur quelle mesure baser le développement?
Les débats ne s’arrêtent pas là. Car si les catégories sont depuis quelques décennies un peu plus fines entre sous-développement et développement, nombreux sont les observateurs qui ne sont guère satisfaits de l’idée de continuer de mesurer le développement sur une base strictement monétaire (c’est-à-dire le revenu national et/ou per capita). Plusieurs évoquent le fait que les statistiques sur les activités économiques sont le plus souvent collectées par les gouvernements. Or la qualité et la fiabilité de cette collecte de données ne sont pas toujours optimales; pensons au simple cas d’un pays plongé dans la guerre civile ou à la criminalité organisée à large échelle, et où l’État a bien d’autres priorités que de comptabiliser les biens et services produits officiellement.
D’autres suggèrent aussi qu’une grande part des activités économiques des régions en développement est de nature informelle, et ces activités sont peu ou fort partiellement comptabilisables par un moyen ou un autre. Pensons aux charmants marchés publics du Tiers Monde où se vendent fruits, légumes, viandes, linge et poteries diverses, aux petits vendeurs de rue proposant cigarettes à l’unité, chewing-gum, stylos et babioles, et à de nombreuses activités d’échanges de service en famille ou de troc entre individus. Ou bien elles ne sont pas parfaitement recensées, car elles sont non ou partiellement déclarées, ou bien elles sont peu mesurables, car ce type d’activité n’implique pas forcément de monnaie sonnante et trébuchante.
Enfin, des critiques soulèvent aussi le fait que le niveau de revenu d’un pays ne rend pas toujours compte de la distribution inégale du revenu, et qu’il ne donne pas d’indications sur d’autres facteurs faisant qu’une population donnée est à l’abri du besoin. Ceci implique l’accès à des soins de santé, la scolarisation ou la possibilité de vaquer librement à des occupations quotidiennes quand la sécurité est une inconnue. Un pays peut, par exemple, montrer un niveau de revenu significatif, car il possède des ressources naturelles abondantes ou un secteur manufacturier bien développé, comme c’est le cas de la Guinée en ressources naturelles. Par contre, cela n’indiquera pas toujours que la majorité de la population en bénéficie, car la richesse peut être captée par une minorité plus que privilégiée. Ou encore, un pays peut avoir un niveau de revenu per capita relativement bas, mais sa population peut jouir d’un système de santé et de scolarisation parmi les plus complets au monde, comme de nombreux observateurs font valoir pour le cas de Cuba.
Le développement, une question complexe
En somme, faire équivaloir développement à revenu pose de nombreux problèmes. Ceci nous amène à considérer, dans cette première séance du cours, que la question du développement constitue une problématique fine soulevant de nombreux enjeux connexes qui ne sont pas réductibles à des questions strictement monétaires.
Source : « Under Construction », imgkid.com (consulté le 3 avril 2018).
Le but de ce survol terminologique était surtout de vous aider à réaliser que le choix des mots compte, et qu’il doit toujours être consolidé par un justificatif réfléchi. Vous préférez encore l’expression Tiers Monde ou pays sous-développés à toute autre? Qu’entendez-vous plus précisément par développement?
Si le doute s’est installé en vous, rassurez-vous, c’est une bonne nouvelle. Car vous avez peut-être cessé de prendre certains termes pour des évidences, ce qui constitue déjà le point de départ d’une réflexion. Et puis, dites-vous surtout qu’à compter de maintenant et pour ce cours, l’essentiel est que vous soyez en mesure d’expliquer les raisons de vos préférences pour un terme ou l’autre, et de comprendre que l’emploi même du terme passe-partout de « développement » n’est pas non plus sans soulever des interrogations. Prenez l’injonction au sérieux, vous aurez à expliciter et à justifier l’emploi des termes choisis dans vos travaux tout au long de ce cours. Les mots comptent et les discours que nous faisons du monde participent à le façonner, à le reproduire ou à le changer.
Les discours sur le sous-développement
- Balandier, George et al. (1956) Le « Tiers-monde » : Sous-développement et développement. Paris : PUF. Un ouvrage fondateur des études du développement.
- Black, Maggie (2007) « The History of an Idea », dans The No-Nonsense Guide to International Development, 10-29. Londres : Verso. Retrace la trajectoire sociohistorique des termes liés au développement.
- De la Faille, Dimitri (2010) « Du Tiers monde au Sud global » . Montréal : Université populaire Hochelaga-Maisonneuve, décembre. Captation vidéo d’une conférence (1 min 54 s) du professeur de l’Université du Québec en Outaouais, qui y critique les différentes déclinaisons des termes employés dans le domaine du développement international.
- Rist, Gilbert (2007) « L’invention du développement », dans Le développement : Histoire d’une croyance occidentale, 127-145. Paris : Presses de Sciences Po. Sur l’évolution du concept de développement et des pratiques et politiques qui en découlent.
- Wallerstein, Immanuel (2000) « De Bandung à Seattle, c’était quoi le Tiers monde ? », Le monde diplomatique, 46 (557) : 18-19. Pour cet auteur incontournable, le Tiers Monde doit être situé dans son rapport au système capitaliste mondial et à la globalisation.
Dans le cadre de ce cours, vous remarquerez rapidement que si aucune profession de foi n’est faite pour un terme en particulier, certains reviendront plus que d’autres, dont pays en voie de développement, pays émergents, pays industrialisés, Sud, Nord et aussi, pour son origine politisée, Tiers Monde. Ainsi, la notion de développement ne sera jamais prise pour acquis, elle sera le plus souvent problématisée dans l’une ou l’autre de ses nombreuses dimensions. Ceci nous amène d’ailleurs à spécifier dans la prochaine section sur quoi portera plus précisément votre cours.
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